EU STORIES CROATIE

Interview de Hrvoje Gracanin

1. Selon vous, quels sont les évènements les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

Un des évènements les plus marquants de l’histoire du pays est l’arrivée des premiers Croates sur le territoire au VIIème siècle, et surtout la création du premier Etat au IXème siècle. 


Ensuite il me semble importer de mentionner l’arrivée de la dynastie chrétienne hongroise. Cette dynastie a été importante pour l’intégration du royaume croate au sein de l’Europe Centrale, et pour la construction d’une identité croate via une élite. En effet, au XIVème siècle, l’aristocratie est créée et forme une élite qui aura un grand rôle. Une autre dynastie sera également cruciale pour la Croatie : la dynastie des Habsbourg qui s’est implanté en 1527, après la bataille de Mohács qui a divisé le royaume hongrois. 


Le milieu du XIXème siècle est également une période importante, car les révolutions de 1848 se sont répandues dans toute l’Europe et ont eu une influence forte sur cette zone également. Elles ont apporté un nouveau système politique, et ont contribué à la création d’une identité culturelle et linguistique. Les années 1830 et 1840 ont donc fortement contribué à la formation d’un nationalisme. 


Enfin, la fin l’empire Habsbourg en 1919 est également un événement crucial pour l’histoire du pays, car c’est la première fois que le territoire croate fait une partie du « système de l’Est » : la création du « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes », qui fut renommé le « Royaume de Yougoslavie » en 1929. 


Enfin, 1945 fut également très important, car ce fut la première fois que la péninsule de l’Istrie devint une partie du territoire croate, au sens politique. Enfin, il faut évidemment citer la date d’indépendance du pays, qui se détache de la Yougoslavie en 1991.

2. Selon vous, quels sont les personnages les plus importants de l’histoire de votre pays ?

Le premier personnage que je mettrais en avant est Etienne Ier de Hongrie, qui fut d’ailleurs canonisé en 1083. Il fut le fondateur de l’Etat. C’est un personnage intéressant car il est ambivalent. Il est considéré comme le chef qui a mené la Hongrie au sein de la communauté européenne des nations à la fin du Xème siècle. On oublie souvent qu’il a fondé l’Etat et fait du christianisme la principale religion de la Hongrie après une terrible guerre civile. Il a pris conscience qu’il fallait que la Hongrie fasse partie d’une des deux grandes familles de monarchies chrétiennes qu’étaient l’ouest catholique et l’est orthodoxe.

Le suivant est un autre exemple d’habileté politique extraordinaire. C’est un roi de la deuxième moitié du XVème siècle, Matthias Ier de Hongrie. C’est sous son règne que le royaume médiéval de Hongrie a connu sa dernière période prospère, que ce soit en termes de culture, d’architecture, de construction d’Etat, de centralisation. Son importance au sein de l’histoire hongroise peut néanmoins paraître exagérée dans la mesure où la conquête ottomane, et donc la chute de la monarchie hongroise a quasiment suivi son règne.

Ensuite, j’aimerais mettre l’accent sur un personnage qui est très ambivalent au sein de l’histoire hongroise. Il s’agit de l’empereur Joseph II du Saint-Empire. Ce membre de la famille des Habsbourg de la fin du XVIIIème siècle est généralement associé à des évènements hostiles à la Hongrie, en raison de ses efforts démesurés pour moderniser son empire. Son ambivalence vient du fait que c’est à cette époque que les patriotes hongrois ont forgé leur slogan « patrie et progrès ». On ressent l’importance des Lumières. L’équilibre entre ces deux idées n’a jamais été très facile ou réussi. À plusieurs reprises, la patrie a été associée à la résistance de la noblesse, à l’élite politique à la domination étrangère. Mais cette domination étrangère pouvait aussi être celle qui apportait le progrès, comme ce fut le cas avec Joseph II… Cette ambivalence entre l’importance des traditions nationales et celle de suivre les évolutions progressistes comme celle des Lumières a marqué le pays jusqu’à aujourd’hui. Joseph II, mais aussi ceux qui se sont opposés à lui, symbolisent parfaitement cette tension, cette ambivalence. À titre d’exemple, la tradition libertaire hongroise, qui a entrainé la révolution de 1848, trouve ses racines dans cette volonté de réforme et de construction de Joseph II.

Par ailleurs, trois réformateurs, très différents, du XIXème siècle doivent être mis en valeur. Lajos Kossuth, d’abord, est le leader des nationalistes radicaux et libertaires de la révolution de 1848. István Széchenyi, quant à lui, est le réformateur conservateur auquel la Hongrie doit beaucoup dans de nombreux domaines. Il a permis un grand progrès économique, mais aussi en ce qui concerne les transports et la politique extérieure. Enfin, Ferenc Deák est l’architecte du compromis de 1867 avec les Habsbourg. Évidemment, des personnalités autrichiennes ont une importance égale au sein de cette réforme comme l’empereur François-Joseph Ier d’Autriche.

On peut associer François-Joseph Ier avec deux figures essentielles du XXème siècle en Hongrie. L’amiral Miklós Horthy et János Kádár qui sont deux dirigeants communistes. Ce qui réunit ces trois personnalités, c’est qu’elles ont dirigé le pays de manière absolument incontestable. Leurs trois carrières ont commencé durant une période de terreur : celle de François-Joseph après la révolution de 1848 ; pour Horthy, après la chute du régime révolutionnaire de 1918-1919 ; et celle de Kádár après l’échec de la révolution de 1956. Ces trois leaders ont reçu une aide étrangère. Néanmoins, ils furent tous capables de consolider leur pouvoir et d’asseoir leur légitimité. Ils ont donc des trajectoires très proches. Il y a, ici, une grande ambivalence : ces personnages qui furent d’abord détestés par la population ont finalement réussi à rendre leur pouvoir légitime aux yeux du pays.
 

3. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale ?

Le premier évènement européen est, à mes yeux, le choix du catholicisme. C’est une histoire, encore, extrêmement ambivalente. L’hésitation entre les églises d’Orient et d’Occident a duré près d’un siècle et demi. Le choix du catholicisme fut décisif car il a apporté une certaine organisation sociale et politique. Les traditions européennes d’enseignement, de culture jouent un grand rôle dans la construction de la Hongrie. De même, cela a généré une certaine manière de gérer l’Etat, comme par exemple l’importance de l’écrit, des traces écrites. Le pouvoir politique et son organisation, notamment la division des pouvoirs entre le roi et l’aristocratie, trouve son origine dans ce choix. La différence majeure entre la Hongrie et l’Europe occidentale, c’est que cette organisation n’est pas le résultat d’une lente maturation. Elle a été mise en place en peu de temps, après un effort conscient de modernisation. De ce fait, cette dimension artificielle a longtemps contribué à la relative fragilité du système.

En outre, c’est par la religion, le protestantisme précisément, que l’histoire européenne a influencé celle de la Hongrie. Les réformes protestantes, et la Contre-réforme, entre le XVIème et le XVIIIème siècle marquent le pays en profondeur. Ce débat a lieu alors que l’empire Ottoman occupe un tiers de la Hongrie.

Ensuite, il faut signaler l’importance des Lumières, même si cela reste indirect. Le développement des idées nationalistes et libertaires au XIXème siècle en Europe occidentale occupe une place prépondérante. Il est frappant de voir que les Lumières se sont répercutées via une évolution sociale ici, et non un développement intellectuel.  Les idées libertaires ont un rôle important en Hongrie dès le début du XIXème siècle.

La Belle Époque, à la fin du XIXème siècle, rapproche la culture hongroise de l’Europe, alors que le pays se trouve au sein d’un empire multinational. La Hongrie est alors profondément liée à l’Europe, en termes d’architecture, de pratiques sociales, de politique. Mais la Première Guerre mondiale change tout cela. La véritable tragédie du traité de Trianon, ce n’est pas la perte de territoires et de populations, mais c’est la création d’une atmosphère politique qui favorise l’amalgame entre patriotisme et un nationalisme extrême. Cette évolution constitue le terreau des courants politiques futurs en Hongrie, qui sont tous marqués par ce nationalisme. La réalité politique hongroise du XXème siècle est, de fait, extrêmement complexe : l’alliance avec l’Allemagne nazie dès les années 1930 ou l’antisémitisme ont des racines nombreuses et variées.

Enfin, le communisme est un élément de l’histoire européenne qui marque fortement celle de la Hongrie. L’idéologie communiste, l’idée de pouvoir changer le monde du jour au lendemain, a été assimilée par les Hongrois comme une idéologie de l’émancipation. L’histoire hongroise, dans toute son ambivalence, disposait la population à adopter cette conception du monde. Cela a entraîné une grande déception, évidemment.

4. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

C’est un problème extrêmement complexe, auquel nous avons déjà partiellement apporté une réponse. Le sentiment prédominant vis-à-vis de l’Europe, du moins ce qu’on appelle aujourd’hui l’Europe, c’est-à-dire la famille des nations chrétiennes, a toujours été positif. Je parle ici du sentiment de ceux qui guidait la nation hongroise, des élites politiques et intellectuelles.

 

Néanmoins cela pose la question de ce que recouvre véritablement le terme « Europe ». Est-ce qu’il s’agit de l’Europe chrétienne, de l’Europe de la Renaissance, de l’Europe des Lumières, de la solidarité, de la tolérance, des droits de l’Homme ? Ou est-ce qu’il s’agit de l’Europe de l’Inquisition, du colonialisme, l’Europe paternaliste envers ceux qu’elle considère comme inférieurs ? Est-ce qu’il s’agit de l’Europe de l’orientalisme ? Est-ce qu’il s’agit de l’Europe qui a généré les théories extrémistes du XIXème siècle et du XXème siècle ? L’Europe, de manière objective, correspond à toutes ces idées, ces réalités. Dès le départ, ceux qui avaient conscience de cette ambivalence, de cette complexité, ont voulu remettre en cause certains aspects de l’Europe. Cependant, la nature profonde des Hongrois les distingue de ces aspects négatifs : la grande importance de la liberté qui remonte à leurs ancêtres venus des steppes et la dimension orientale de la nation hongroise jouent un grand rôle. Il y a toujours eu une oscillation entre l’admiration pour l’Europe et ses bienfaits, et un refus de certaines attitudes.


Dans les années 1980, quand il y a eu de grands débats autour de l’identité de notre nation, l’idée d’Europe centrale correspondait bien à ce que ressentaient les Hongrois. L’idée d’une région intermédiaire, entre deux mondes, était importante. Pourtant les Hongrois se sentaient Européens, autant que n’importe quelle autre nation. Or, beaucoup de Hongrois furent déçus après la mise en place de l’économie de marché et du système de l’ouest. Aujourd’hui encore, il existe une ambivalence du sentiment envers l’Union Européenne. Notre gouvernement, notamment, n’a pas une très bonne image des institutions européennes.


Je pense que l’Europe a toujours eu une image positive pour les Hongrois, mais il y a toujours eu une ambivalence au sein de cette image. Cette méfiance à l’égard de l’Europe est liée à la place de la Hongrie, la proximité de l’Orient, mais aussi à l’importance du nationalisme hongrois. 
 

5. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

D’après moi, les leaders politiques actuels et leur discours doivent être distingués de la réalité nationale. Il y a phénomène notable, c’est le manque d’intérêt de la population pour les élections européennes. C’est un phénomène répandu, mais pas au sein des pays récemment intégrés à l’Europe. Il s’agit, ici, plus d’un manque d’intérêt que d’un véritable euroscepticisme. Il y a une forme de paresse par rapport aux devoirs citoyens en Hongrie. Cela ne doit pas occulter le fait que la population a majoritairement une opinion positive de l’Union Européenne et de ses actions. Le sentiment général est favorable, et la population considère comme naturel de faire partie de l’Union Européenne.

Le gouvernement actuel se définit comme « euro-réaliste ». Il considère que le fait de faire partie de l’Union Européenne ne signifie pas qu’il ne faut pas rester critique par rapport à Bruxelles. Cela entraîne souvent des positions extrêmes. Il faut aussi noter une proximité, à l’heure actuelle, avec l’Autriche et la Russie. L’euroscepticisme du gouvernement est fortement lié, cela dit, à la crise économique actuelle. Il dépend de la conjoncture, et ne représente pas un courant profond en Hongrie. La situation changera quand la situation sera plus favorable.

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