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Interview de Jean Tulard

1. Selon vous, quels sont les évènements les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

 

Un premier évènement capital, c’est la nuit du 4 août 1789, et l’abolition des privilèges. Désormais, c’est le principe de l’égalité qui domine en France, et on n’y reviendra plus. La nuit du 4 août fait table rase de toute l’ancienne France, celle des rois. C’est la fin de l’absolutisme monarchique, et le début d’une nouvelle ère. La suppression des privilèges, c’est d’ailleurs la voie libre à l’autoritarisme, car l’absolutisme était matériellement limité par les privilèges. Désormais, les gouvernements autoritaires n’auront que de vagues principes comme limite.

 

Un deuxième évènement capital, c’est la déclaration de guerre en 1914. La première raison de ce choix, c’est la saignée démographique. Contrairement à la plupart des guerres napoléoniennes, la Première Guerre mondiale se déroule presque uniquement sur notre territoire, à l’exception des Dardanelles et des combats entre Russes et Allemands. Le poids de la guerre a donc porté sur la France, et le nombre des morts a été considérable. Fait nouveau, les élites sont durement touchées par cette hécatombe dont la France ne se relèvera pas. De Jean Bouin à Péguy, d’Albert Malet à Apollinaire qui est démoli sans être tué, les élites sont décimées. La Première Guerre mondiale, c’est aussi la perte de confiance dans les chefs avec notamment le général Nivelle au fameux Chemin des Dames, et les querelles stratégiques opposant Foch, Joffre et Nivelle à Pétain qui pensait que l’offensive à outrance, inspirée des guerres napoléoniennes, était devenue absurde face à la puissance de feu de l’artillerie moderne et des mitrailleuses.

 Le troisième grand évènement, c’est mai 1968. Mai 68 est arrivé d’un seul coup ; personne ne l’avait prévu, et, au début, personne n’a rien compris. Ces évènements marquent pourtant l’effondrement d’un certain nombre de valeurs traditionnelles, dont on ne se remettra pas. Sur le coup, on n’a pas compris leur importance, le général de Gaulle le premier, alors que finalement la France s’est achevée là. Désormais, il n’y a plus une nation unique partageant des valeurs communes … 

Voilà les trois dates fondamentales : il y a dans la nuit du 4 août 1789, la promesse d’un pays sans privilèges et débarrassé de l’absolutisme, qui va se reconstruire sans frontières et sans douanes intérieures. Puis la terrible première Guerre mondiale et Mai 68 où tout s’achève. Vous voyez que, pour l’Histoire de France, je suis très pessimiste… mais c’est le propre des vieillards.

 

2. Selon vous, quels sont les personnages les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

On pourrait commencer par Charles Martel. C’est lui qui, à Poitiers en 732, arrête l’invasion arabe qui aurait pu engager une islamisation de la France, à l’image de l’Espagne. Nuançons, cela n’aurait absolument pas été une période de déclin. Dans l’Espagne musulmane, les royaumes arabes avaient développé une civilisation importante dont on voit encore les restes à Grenade. Néanmoins, ça n’aurait pas été la France chrétienne, que nous connaissons encore un peu aujourd’hui. Charles Martel marque donc véritablement un moment dans notre histoire où tout aurait pu basculer.

 

Je choisirais ensuite Louis XI, parce que c’est avec lui au XVème siècle que l’on prend conscience de l’idée d’un domaine royal, l’Île-de-France, autour duquel doit se constituer le pays. C’est le premier qui fait du roi le moteur de l’unité de la France, le moteur de cette lutte contre les grands féodaux et contre l’esprit des provinces. Cette unité va atteindre son apogée sous Louis XIV.

Ensuite, Napoléon : cette France de Louis XI s’écroule dans la nuit du 4 août 1789 et c’est Napoléon qui va en rebâtir une nouvelle. C’est lui qui préserve les acquis de la Révolution française. Napoléon, par le coup d’état du 18 Brumaire de l’an VIII (9 novembre 1799), empêche la Restauration monarchique, et consolide les conquêtes de la Révolution. De surcroît, il va donner à la France une armature administrative, qui est restée jusqu’à nos jours. S’il y a un personnage dont l’œuvre est encore vraiment visible aujourd’hui, c’est bien Napoléon. Il donne une base juridique à la nouvelle société qui est en train de s’élaborer : la société de la bourgeoisie, avec le Code Civil. Il va d’ailleurs répandre ce Code Civil dans toute l’Europe. On peut donc dire que Napoléon marque profondément et durablement notre histoire.

Enfin, il faut évoquer de Gaulle, parce que la France se trouve écartelée entre deux camps en 1940, et qu’il choisit celui des démocraties, c’est-à-dire l’Angleterre et les Etats-Unis. Il sauve, en quelque sorte, les principes démocratiques par son appel du 18 juin 1940. D’ailleurs, il a toujours pratiqué le référendum, ce que faisait aussi Napoléon à chaque fois qu’il prenait des décisions importantes. De Gaulle consulte, il n’impose pas. De ce fait, le jour où il est battu dans un référendum, il se retire. On peut dire, par conséquent, qu’il joue le jeu de la démocratie.

Voilà, à mes yeux, les personnages qui ont le plus marqué notre histoire, et dont sommes aujourd’hui les héritiers. Louis XI, c’est l’unification de la France sous une seule autorité, et la lutte contre l’éclatement territorial du monde féodal. Le roi, et un seul pays : la nation française, le royaume français. Ensuite, Napoléon, qui donne nos structures administratives. Enfin De Gaulle, qui fait triompher en France cette idée de la démocratie.

 

3. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale ?

 

L’évènement de l’histoire européenne qui affecte le plus notre histoire nationale, c’est le Grand Empire, car l’Europe se fait sous Napoléon. Songez qu’il domine la plus grande partie de l’Europe, ou qu’il est allié avec les plus grands souverains du continent. Ce qui signifie que, non seulement Paris, Limoges et Toulouse sont des villes françaises ; mais que Rome, Florence, Turin, Genève, Hambourg, Lubeck, Bruxelles, Barcelone ou encore Amsterdam sont aussi des villes françaises. Il faut ajouter que Napoléon est médiateur de la confédération helvétique et qu’il est protecteur de la confédération du Rhin, qui englobe tous les Etats allemands, ainsi que le duché de Varsovie. Il est également roi d’Italie, dont la capitale est Milan, et il contrôle Venise. Ça fait déjà un morceau ! On peut aussi évoquer les provinces sibériennes ou Trieste, qui sont aussi françaises !  L’Europe est alors faite, et partout on parle le français.

La première erreur de Napoléon, c’est d’avoir voulu la souder sur le plan économique avec le blocus continental, qui est une arme de guerre contre l’Angleterre. Il s’agit d’empêcher l’Angleterre d’exporter ses produits sur le continent européen. Ce protectionnisme a été désastreux, parce que les produits industriels anglais n’arrivaient plus. Par exemple, le blocus a privé les allemands de leurs Delicatessen : ils n’avaient plus de sucre, plus de chocolat. L’Angleterre avait déjà fait sa Révolution industrielle et, par conséquent, vendait des produits beaucoup moins chers que la France. Celle-ci n’était encore qu’au début de sa Révolution industrielle et ne pouvait satisfaire les marchés européens. La France n’étant pas en mesure de remplacer l’Angleterre, le blocus continental fut l’une des causes de l’échec de l’Europe napoléonienne.

La deuxième erreur de Napoléon, c’est de n’avoir pas fait approuver par les populations, par référendum, les changements, les annexions qu’il faisait. Son erreur, c’est d’avoir voulu faire reposer cet empire sur les baïonnettes. Cette Europe napoléonienne s’est écroulée en 1814 sous l’effet des réveils des nationalités. Cela a commencé avec l’Espagne ; ça s’est poursuivi avec l’Allemagne, puis l’Italie, la Belgique, et la Hollande… Partout des réactions nationales ont provoqués l’effondrement de cet empire, qui reposait trop sur la force.

Puis, l’autre Europe qui a affecté l’histoire française, c’est celle du Congrès de Vienne. Cette nouvelle Europe s’est constituée sur les débris de l’empire napoléonien. Mais on revient en arrière en restaurant des dynasties complètement oubliées, notamment en Italie. L’Europe du Congrès de Vienne va s’écrouler pratiquement en 1830 puis totalement en 1848, car elle n’a pas tenu compte des aspirations nationales. Elle s’effondre sous le cri de « Vive la nation ! ». C’est toujours le sentiment national qui fait se précipiter la chute des Europe qui ont été constituées.

Plus tard, il y a une autre Europe qui apparaît : c’est l’Europe du charbon et de l’acier, c’est cette Europe des Six ; c’est-à-dire l’Italie, l’Allemagne, la France, la Belgique, la Hollande et le Luxembourg. C’est une Europe intéressante…peut-être la plus merveilleuse. Elle est unie par des fleuves, notamment le Rhin ; elle est unie par une source d’énergie, le charbon, qui reste encore à l’époque la principale source d’énergie ; et enfin elle est unie par la chrétienté, car c’est une Europe chrétienne. N’oubliez pas que ceux qui la créent, Schumann, Gasperi, et Adenauer sont des démocrates-chrétiens. Il y a donc une unité, et on envisage même de créer une armée… On se serait orientés très vite vers une unité monétaire si cette Europe avait duré. Mais cette Europe n’a pas tenu, et, aujourd’hui, l’Europe n’arrête plus de s’élargir. On s’oriente vers une Europe qui est une Europe du continent.

Aujourd’hui, ce n’est plus l’Europe autour d’un chef, comme Napoléon ; l’Europe autour d’une culture et d’une langue, comme au temps de Lumières ; l’Europe autour d’une unité religieuse, comme celles des Six. Maintenant, l’Europe, c’est un continent, c’est géographique.

 

4. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

La première grande figure européenne, c’est Charlemagne et l’empire carolingien. Il y a, d’ailleurs, un prix européen nommé le prix Charlemagne. Seulement, Charlemagne, c’est aussi l’empereur des Francs que nous revendiquons pour notre propre histoire nationale. Chaque fois qu’en France on voit l’Europe, on commence par la gloire, par l’image de Charlemagne. Autant il est dans notre imaginaire, autant des batailles comme celle de Lépante en 1571, cette grande bataille navale qui arrête l’offensive turque, n’en font pas partie. De même, l’Empire Romain Germanique en est exclu après les défaites aux élections de François Ier et de Louis XIV.

L’Europe, pour nous, elle commence vraiment avec les Lumières. C’est l’Europe de Mozart, dont on ne sait plus s’il est autrichien, italien ou français… Il traverse tous les pays et sa musique est universelle. Il y a des échanges entre les Académies : Diderot est reçu par Catherine II de Russie, les savants français sont élus à l’Académie de Berlin, et Rivarol sera couronné par cette même Académie pour son discours sur l’universalité de la langue française. L’Europe des Lumières, c’est une Europe française, où on parle français. Il y a une unité de l’Europe autour des principes intellectuels et artistiques. Les artistes et les savants voyagent. C’est cette fin du XVIIIème siècle, dont Talleyrand raconte la douceur de vivre, qui est la véritable Europe, car elle n’est pas fondée sur la force, mais sur la culture ; avec une seule langue, le français. C’est pourquoi, c’est cette Europe pour laquelle les Français éprouvent probablement le plus de nostalgie. Et puis cette Europe meurt. Elle meurt en septembre 1792, sur le champ de bataille de Valmy, lorsque les soldats de Dumouriez lancent le fameux cri : « Vive la nation ! ». C’est fini, l’Europe des Lumières est déjà enterrée.

Une autre Europe a marqué les Français. C’est l’Europe de la Révolution, c’est-à-dire la « Grande Nation », la France, qui va développer des petites nations : les républiques sœurs, comme la République Helvétique en Suisse, la République Batave en Hollande, la République Parthénopéenne à Naples ou la République Cisalpine à Milan. Ce sont les petites sœurs de la République française. Cette Europe était organisée, sous le Directoire, autour de Paris.

 

Enfin, Il y a une Europe qui se déchire en 1914-1918. Le fameux traité de Versailles de 1919, avec lequel on refait l’Europe de façon absurde, car on veut détruire l’empire autrichien, devenu le responsable de tous les maux. On fait donc éclater cet empire qui avait une unité, qui était tenu par un empereur. D’une part, vous avez des Balkans qui vont devenir une véritable poudrière, parce que plus personne ne les tient, parce qu’on y trouve des peuples antagonistes. Il n’y a plus d’autorité. Et d’autre part, vous avez une Allemagne humiliée, humiliée alors qu’elle n’a pas tellement souffert d’une guerre qui ne s’est pas déroulée sur son territoire. En définitive, on comprend la vision négative des Français à l’égard de l’Europe, qui s’écroule à chaque fois. Mais ce n’est là que le point de vue d’un franchouillard.

 

5. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

Il s’agit de la question la plus embarrassante pour moi, car je suis historien. L’historien ne se trompe jamais. Je peux vous donner le résultat de la bataille d’Austerlitz, avec une estimation du nombre de morts proche de la réalité. En effet, l’historien, c’est le prophète du passé. Pour moi qui raisonne en fonction d’archives, de documents, donc qui ne dit jamais rien qu’il n’ait lu quelque part ; c’est très délicat quand on me demande de parler de l’avenir.

Cependant on peut tirer des leçons du passé. On peut penser que tant qu’il y aura un sentiment national extrêmement fort en Europe, l’Unité européenne ne pourra pas se faire. Les Etats-Unis, à titre d’exemple, reposent sur un fonctionnement très différent. Il y a bien des Etats qui sont « unis ». Mais ces Etats correspondent à des afflux récents de populations qui s’installent sur un territoire vierge, et qui n’ont donc pas un sentiment national comme nous pouvons l’avoir en France. En France, nous sommes désespérés quand nous voyons le français reculer au profit de l’anglais, qui devient la langue officielle de l’Europe –certains pensent d’ailleurs que cela assure la suprématie des anglo-saxons sur l’Europe ; ou quand nous voyons le franc disparaître au profit de l’Euro. Le franc, c’était le franc français, le franc germinal, le franc Poincaré, c’était un symbole autant qu’une monnaie.  Il y a un sentiment national, qui empêche le projet européen d’aboutir.

L’Union Européenne, c’est une marqueterie de nations ; alors qu’aux Etats-Unis, c’est une confédération d’Etats. La seule Europe qu’on aurait pu faire, c’est l’Europe de la culture. Mais le problème de la langue se posera toujours. Je ne pense pas qu’on puisse concevoir une Europe qui dépasse de simples politiques convergentes sur l’économie… Aujourd’hui encore, regardez les nationalismes, les protectionnismes qui se développent partout sur le continent. Cette idée d’Europe, elle est merveilleuse ; mais l’Histoire nous apprend qu’à chaque fois, elle est renversée par ce cri : « Vive la nation ! ». C’est le cri qui réduit à néant tous les efforts de toutes les Europe qui se sont succédées jusqu’à nous.

C’est ce que je peux vous dire, en souhaitant me tromper. En effet, je ne me suis pas trompé jusqu’à cette dernière question. Après tout, le sentiment national peut s’effacer, on peut trouver une langue commune… Mais, encore une fois, je ne suis que le prophète du passé. 

Représentation de Charles Martel
​ Le coup d’état du 18 Brumaire de l’an VIII
Napoléon dans son cabinet de travail, Jacques-Louis David, 1812.
Le Congrès de Vienne
Denier impérial en argent de Charlemagne
La Bataille de Valmy
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