EU STORIES ITALIE

Interview de Sandro Carocci

1. Selon vous, quels sont les évènements les plus marquants de l’histoire de votre pays ?

Le premier évènement qui doit être évoqué, car je pense qu’il est fondamental, c’est l’invasion des Lombards au VIème siècle. Durant toute la seconde moitié du VIème siècle, le peuple lombard réussit à conquérir une grande partie de la péninsule. Pour la première fois, l’Italie est divisée et l’unité romaine du territoire prend alors fin. Il faudra plus de 1 300 ans pour reconstruire l’unité italienne. C’est un évènement non seulement marquant, mais aussi constitutif de l’Italie telle que nous la connaissons.
C’est, justement, l’unification italienne au XIXème qui constitue, selon moi, l’autre évènement essentiel. Le Risorgimento (qu’on pourrait traduire en français par « Renaissance ») s’achève le 20 septembre 1870 avec l’annexion de la capitale, Rome. C’est un point de départ, une naissance qui compte énormément pour l’identité italienne actuelle.
Ces deux bornes constituent les deux éléments que l’historiographie traditionnelle met le plus en avant.
 

 

2. Selon vous, quels sont les personnages les plus importants de l’histoire de votre pays ?

 

La première personnalité qu’il est absolument nécessaire d’évoquer, c’est celle de Dante Alighieri. Même s’il était avant tout écrivain et non politicien ou militaire, Dante a eu un rôle considérable au sein de la construction de l’Italie et de son identité. Il a aidé les Italiens à se penser comme une communauté. Il est l’auteur de deux traités, dont le De vulgari eloquentia (« De l’éloquence vulgaire » en français) en 1303-1304. Dans ce texte, en latin, il s’interroge sur la place et le rôle de la langue, et exprime sa volonté de voir la péninsule italienne s’unifier autour d’une seule langue, officielle. Il légitime donc, par ces ouvrages, la langue italienne. Il est aussi, évidemment, l’auteur de la Divine Comédie, qu’il a probablement rédigée dans les années 1310. Cet ouvrage majeur offre à la littérature italienne son chef-œuvre, sa référence. Le fait qu’il ait choisi de l’écrire en toscan et non en latin doit être pris en compte. Par ailleurs, ce livre est connu et reconnu dans le monde entier ; étudié dans toutes les écoles. Il a donné ses lettres de noblesse à la littérature italienne. De ce fait, c’est un personnage très important dans l’histoire de l’Italie. 

Le deuxième personnage qu’il faut citer, c’est Nicolas Machiavel. C’est un homme politique, mais surtout un homme de lettres.  Il fut décisif dans la construction politique italienne, car c’est à lui que nous devons l’idée de la politique comme domaine à part entière, délié de la morale ou de la religion. Son œuvre la plus connue, Le Prince, qui parait en 1513, est décisive de ce point de vue. Les théories de Machiavel ont une grande importance sur la construction politique du pays. 

En avançant dans le temps, on trouve Napoléon. Bien qu’il soit français, il a un grand rôle dans l’histoire italienne. La conquête militaire des armées napoléoniennes est à l’origine de nombreuses réformes. Il s’agit alors de réformes législatives, mais aussi de réformes à propos de la place de l’Eglise ou du statut de l’aristocratie.
J’aurais évidemment pu citer Jules César, l’empereur Auguste ou même Benito Mussolini.  C’est très difficile de faire un choix, mais je pense que ces trois personnages, chacun à leur manière, permettent de comprendre l’histoire et l’identité de l’Italie.
 

3. Quels évènements de l’histoire européenne ont le plus affecté votre histoire nationale ?

 

L’évènement de l’histoire européenne qui changé l’histoire italienne de la manière la plus marquante fut le glissement du centre de l’Europe depuis les régions du sud vers régions atlantiques, occidentales. Ce glissement s’est construit très lentement. Il a commencé durant le haut Moyen-âge. Dans son ouvrage Mahomet et Charlemagne, Henri Pirenne, un très célèbre historien médiéviste belge, écrit que les conquêtes musulmanes du sud de l’Europe et des pourtours méditerranéens avaient déplacé le centre de l’Europe. Ce phénomène s’est développé de manière très lente. Il a considérablement changé l’Europe entre la conquête arabo-musulmane et les Grandes Découvertes du XVIème siècle.
C’est l’évènement de l’histoire européenne qui a le plus affecté l’histoire italienne car c’est une modification structurelle des échanges en Europe, qui renforce le rôle de la France et de l’Angleterre.
 

 

4. Comment a évolué, dans l’histoire, la représentation de l’Europe que se font les habitants de votre pays ?

 

Je dirais que jusqu’à la fin de la Renaissance, l’Italie et les Italiens se pensaient supérieurs en Europe ; supérieurs d’un point de vue artistique, architectural, littéraire. Des personnages comme Leonard de Vinci ou Michel-Ange étaient mis en avant, évidemment. En fait, les Italiens pensaient qu’ils possédaient une meilleure maîtrise de la culture antique. L’importance prise par le latin jouait aussi un grand rôle dans ce sentiment. Le paradoxe est là : même si, petit à petit, siècles après siècles, de Dante jusqu’à la fin de la Renaissance, le poids de l’Italie dans le contexte européen déclinait à cause des divisions internes du pays, les Italiens continuaient à se percevoir comme supérieurs aux autres européens. 

En réalité, le XVIème et le XVIIème siècle ont été décisifs pour le changement des consciences italiennes. Au cours de cette période, la conquête d’une partie du territoire italien par l’Espagne et par la France ; mais aussi, plus important encore, la crise économique qui sévissait en Italie, ont radicalement changé la perception que les Italiens avaient du reste du continent. Ce sentiment de supériorité qu’ils avaient eu jusque-là vis-à-vis de la place qu’ils occupaient en Europe a changé, et s’est même éteint.

5. Aujourd’hui, selon vous, quelle est l’image et le rôle de votre pays au sein de l’Union Européenne ?

 

L’Italie était un des pays fondateurs de l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui. Néanmoins, en raison de la crise économique, le contexte au sein de l’Union Européenne a changé. Le problème est que l’Italie est une des nations qui a la plus importante dette publique. De surcroît, le pays est très fragile d’un point de vue économique. 

Je dirais aussi que depuis les années 1970 l’Italie était considérée comme un pays qui n’avait pas achevé son développement, ou plutôt qui n’était pas encore aussi développé que d’autres pays européens. Cependant, l’Italie renvoyait aussi l’image d’un pays, d’un espace plein d’énergie, de dynamisme, de création. L’économie était en plein essor. Le cinéma italien participait à cette idée. C’est la période des grands noms que sont Michelangelo Antonioni, Luchino Visconti avec notamment Le Guépard ou Mort à Venise, Franco Zeffirelli et sa célèbre adaptation de Roméo et Juliette, Pier Paolo Pasolini ou encore Federico Fellini dont le film Amarcord reçu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1975. La mode et le design jouaient aussi un rôle important dans cette perception de l’Italie. Le pays semblait avoir énormément de potentiel. On observe, à nouveau, que c’est une crise économique qui a eu raison de ce dynamisme.

En effet, aujourd’hui, il ne me semble pas que cette vision de l’Italie soit encore présente. Le regard des Européens a changé. Ils perçoivent davantage le pays comme un problème de plus dans la balance budgétaire, comme une nation qui a perdu cette extraordinaire énergie. 

L'ESSENTIEL

1. « En avançant dans le temps, on trouve Napoléon. Bien qu’il soit français, il a un grand rôle dans l’histoire italienne. La conquête militaire des armées napoléoniennes est à l’origine de nombreuses réformes. Il s’agit alors de réformes législatives, mais aussi de réformes à propos de la place de l’Église ou du statut de l’aristocratie. »  

2. « L’évènement de l’histoire européenne qui changé l’histoire italienne de la manière la plus marquante fut le glissement du centre de l’Europe depuis les régions du sud vers régions atlantiques, occidentales […] C’est l’évènement de l’histoire européenne qui a le plus affecté l’histoire italienne car c’est une modification structurelle des échanges en Europe, qui renforce le rôle de la France et de l’Angleterre ». 

3. « En réalité, le XVIème et le XVIIème siècle ont été décisifs pour le changement des consciences italiennes. Au cours de cette période, la conquête d’une partie du territoire italien par l’Espagne et par la France ; mais aussi, plus important encore, la crise économique qui sévissait en Italie, ont radicalement changé la perception que les Italiens avaient du reste du continent. Ce sentiment de supériorité qu’ils avaient eu jusque-là vis-à-vis de la place qu’ils occupaient en Europe a changé, et s’est même éteint. »
 

Jules César
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